Cette photo de moi à 5 ans, c’est ma preuve, mon talisman, mon témoin.
Elle me rappelle la petite fille vivante, spontanée et généreuse que j’étais avant les drames qui se sont abattus sur moi comme des tsunamis, m’arrachant à moi-même et à ceux que j’aime. Cette petite fille-là, malgré la peur, malgré les vagues, malgré la solitude, est restée allumée en moi.
C’est pour retrouver sa spontanéité, sa joie et son amour du monde que j’ai cherché les clés pour découvrir ce qui se cachait de bon et de beau dans tout ce qui lui est arrivé : le beau et le moins beau, l’heureux et le douloureux, le doux et le violent, le sombre et le lumineux.
Question à laisser mijoter pour vous : quel moment ou quelle image dans votre enfance témoigne le mieux de la personne que vous êtes foncièrement?
Le chapitre 1 vous plonge dans un moment de mon enfance où j’ai perdu mon innocence et j’ai dû adopter une fausse identité pour répondre aux attentes extérieures.
1
Mon innocence tombe en enfer
C’est un samedi après-midi gris de novembre, le ciel est bougon et la maison baigne dans un silence morose. Papa lit son journal dans le salon et maman est encore au lit. Dans ma chambre aux murs roses, je prends un thé au jus de pomme avec ma confidente, ma poupée Alice, qui me fixe de ses yeux bleus vitreux. Je lui raconte comment ma chatte adorée, Lichette, a attrapé la gale et, du coup, moi aussi parce que je ne peux pas m’empêcher de bécoter son nez humide. Pour contrer ma solitude, je me réponds moi-même avec des « Ooh ! » étonnés, des « Aah non ! » indignés et des petits rires aigus à la Bobinette. J’essaie de ne pas bouger mes lèvres, comme le ventriloque que j’ai vu à la télévision.
Tout à coup, j’entends la voix chevrotante de maman :
— Denise, viens me voir dans ma chambre !
Ma main se crispe sur ma mini tasse fleurie et mon plaisir se sauve d’un coup. Depuis des mois, je n’entends plus son rire et sa déprime flotte au-dessus de son lit comme un nuage inquiétant. La voir couchée avec ses traits tirés, ses cheveux ternes et sa peau blafarde provoque un vertige insoutenable dans ma poitrine.
Je la trouvais si belle quand elle riait avec des amis, sa tête renversée en arrière et ses lèvres rouges entrouvertes, comme Marylin Monroe sur la couverture du Times de papa. Si seulement je pouvais être une source de bonheur pour elle, elle irait peut-être mieux…
Mais je n’y arrive pas, je ne suis pas la bonne sorte d’enfant pour elle. Chacun de mes besoins semble ajouter une coche à son malheur.
Je dois aller la rejoindre immédiatement, sinon elle va me lancer un de ses regards noirs. Je dépose ma tasse sur la table basse et je prends Alice dans mes bras. Pour me rassurer, j’embrasse son front lisse qui sent encore le caoutchouc et l’installe dans sa chaise berçante en lui disant de ne pas s’inquiéter, que je reviens tout de suite.
Le long du corridor sombre, je répète en boucle le mot « tchingamatching », que j’ai inventé pour hypnotiser mes peurs. Une fois rendue dans la chambre de ma mère, j’entrebâille la porte. Les stores sont fermés, une odeur âcre m’assaille et j’hésite avant de m’approcher de son lit. Lorsque je passe à côté de sa coiffeuse, je prends son bracelet blanc, fait de morceaux de gomme Chiclets en plastique laqué, et je le renifle : il sent toujours le parfum de Coty, son odeur des beaux jours. Je m’ennuie du temps où je venais ici pour le glisser dans le haut de mon bras, en prenant des poses comme maman quand il y avait de la visite.
Sa voix étouffée me sort de ma rêverie :
— C’est pas le temps de jouer, viens plus près !
Je dépose son bracelet et m’approche du lit. J’aimerais me jeter dans ses bras, cacher mon visage dans son cou et sentir la douceur de sa peau contre ma joue, mais je crains d’être envahie par la lourdeur sombre de cette femme qui ressemble de moins en moins à ma mère. Ma vraie maman est souvent avalée par un monstre invisible qui lui fait faire et dire des choses bizarres ou méchantes.
J’ignore qu’elle glisse tranquillement dans la maladie mentale. Quand elle se lève, en robe de nuit, les cheveux épars et le regard absent, elle se parle parfois tout haut comme si on n’était pas là et ça m’effraie. Un jour, je l’ai vue faire pipi debout dans le corridor menant à la toilette. Papa essaie de nous éviter d’être témoins de ces états, mais le désarroi de son regard me trouble. Voir mes deux parents si démunis me pousse à être encore plus sage. Je ne veux pas être un poids pour eux.
Je n’ose pas regarder maman dans les yeux, de peur d’être avalée, moi aussi, par son monstre. Chaque fois, la sensation que je suis mauvaise et que je mérite d’être punie m’envahit. Je fixe une des fleurs roses de sa jaquette, c’est plus sûr, personne n’a jamais été dévoré par une fleur.
Dans l’espoir de limiter les dommages, j’ai développé des antennes pour sentir les états d’âme de ma mère et danser au rythme de ses humeurs. Dotée de ce sixième sens qui me rend encore plus perméable à ce qu’elle vit, je détecte le moindre indice signalant l’apparition de cette partie menaçante : une tension dans l’air, un éclair dans ses yeux, un froncement de sourcils, un ton plus strident, un geste brusque. J’essaie de ne pas l’éveiller : je respire sans bruit comme Lichette quand elle dort, j’ai appris à marcher sur la pointe des pieds dans ma tête pour m’échapper en douce et je réponds à ses demandes, même si ça tape du pied dans mon ventre.
— Regarde-moi !
Je lève les yeux et maman me scrute dans la pénombre comme si j’étais un casse-tête et qu’elle cherchait où placer le morceau qu’elle désire. Je les baisse aussitôt et fixe le chapelet lumineux étalé sur l’oreiller à côté de son visage. S’il vous plaît, faites qu’elle soit bien aujourd’hui ! Elle lève brusquement la tête et son chapelet glisse de l’oreiller, dans ses draps froissés. Une lueur inquiétante dans le regard, elle approche son visage du mien. Je m’efforce de ne pas détourner le mien pour ne pas la faire réagir. Maman me lance alors la phrase qui va marquer le reste de ma vie. Une courte phrase qui peut paraître anodine, mais qui est lourde d’exigences et de sous-entendus :
— Tu es la seule à me comprendre, va voir ce que ton père fait, je pense qu’il boit.
Mon estomac devient dur et ma tête se brouille comme un écran de télé défectueux pour occulter l’image de papa que ces mots veulent imprimer en moi. Je ne comprends pas maman, mais je sens obscurément qu’elle me demande de devenir son alliée contre papa. Je ne peux pas, c’est dans son haleine à elle que je détecte souvent l’odeur de l’alcool. Comme maintenant.
Le doute s’infiltre dans mon esprit à travers les fissures de ma culpabilité : est-ce que je dois croire ce que mes sens me disent ou ce qu’elle insinue à propos de papa ?
(suite du chapitre à la sortie du livre:)
Une question pour vous: qu’est-ce qui vous poussé dans l’enfance à trafiquer qui vous êtes réellement pour être aimé.e, ne pas déplaire, vous sentir en sécurité? Qu’avez-vous cru devoir être ou ne pas être pour être aimé.e?
2
La quête
Trois semaines plus tard, l’hiver fait encore sa broderie dans les fenêtres. Quand je rentre de l’école, avec mon sac à l’épaule et les doigts recroquevillés dans mes mitaines, papa m’attend en haut de l’escalier. Les yeux tristes et l’air défait, il ne dit rien sur le coup, mais je sens que son cœur est lourd. Il m’annonce d’une voix basse que maman est allée se reposer pour quelque temps. Ça va être long avant que je la revoie, c’est écrit dans sa face.
Je serre les poings dans mes poches de manteau pour retenir mes larmes et ne pas ajouter à sa peine. Je ne mérite pas d’être consolée, c’est ma faute, j’aurais dû comprendre maman et faire ce qu’elle me demandait au lieu de vouloir aller chercher du réconfort auprès de papa. Dieu me punit, c’est sûr, je n’ai pas assez d’amour et je dois me racheter. Je le supplie en silence : aide-moi à être obéissante.
Si on m’avait dit que mon âme était à l’œuvre derrière mes épreuves, j’aurais trouvé ça complètement insensé, injuste, cruel même. Pourtant, ces malheurs ont planté en moi le désir de trouver un chemin vers le ciel en plein cœur de la noirceur humaine pour retrouver qui je suis, m’exprimer librement et faire tout le bien possible autour de moi.
dans l’obscure obscurité
de tout c’qui est mal aimé
je suis portée transportée
par l’amour d’la vérité
au bout de mon tunnel
vers le chemin du ciel
Une question à laisser mijoter pour vous : quel désir, quelle soif, quelle aspiration les manques et les épreuves de votre enfance ont faire naître en vous?
Dans le prochain envoi, vous me verrez, le jour de ma confirmation, suivre ce qui m’anime et me libérer d’un poids, malgré ma peur et ma gêne.
Vos commentaires sont les bienvenus:)
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